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La justice divine comme horizon de la justice humaine.

Thème : la justice divine comme horizon de la justice humaine. Fondements christologiques et implications ecclésiologiques. Une lecture de l’exhortation apostolique post synodale d’Africae Munus[1].

Introduction

Depuis l’exhortation apostolique post synodale Ecclesia in Africa de 1995 où le paradigme ecclésiologique de l’Eglise-famille de Dieu est présenté comme l’image qui correspond le mieux à la vision africaine de l’Eglise, dix sept ans plus tard avec Africae Munus, le contexte du continent africain a beaucoup changé.

Le pape Benoît XVI fait l’économie de la présentation de cette situation africaine dans Africae Munus, car dit-il, nul ne connaît mieux cette situation africaine que les Africains eux-mêmes.  Dans l’Instrumentum Laboris par contre sont décrites les situations africaines qui nécessitent la convocation et la tenue d’un nouveau synode africain. Il  y a des motifs d’espérance (émancipation des peuples sous le joug des régimes dictatoriaux ; ère nouvelle d’une culture démocratique ; prise de conscience par les dirigeants politiques africains  de leur responsabilité historique face aux conflits sanglants sur le continent où eux-mêmes assurent la médiation ; création de l’Union Africaine et du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) comme vision et cadre pour sortir le continent africain de la pauvreté ; création du Mécanisme Africain d’Evaluation des Pairs (MAEP) pour évaluer les efforts  fournis par le continent en culture démocratique et en économie ; exemplarité de la commission Vérité et Réconciliation utilisant le modèle traditionnel africain de l’arbre à palabre pour éviter à l’Afrique du Sud de sombrer dans le chaos, etc.) il y a aussi des situations préoccupantes qui constituent  de nouveaux aréopages où doit être annoncé le Christ (l’égoïsme du cœur humain qui pousse à l’appât du gain, à la corruption, au détournement de biens et richesses destinés à des peuples entiers ; la soif du pouvoir qui entraîne au mépris des règles élémentaires de la bonne gouvernance, à l’instrumentalisation des populations et à la manipulation des différences politiques, ethniques, tribales et religieuses ; exploitation de la misère africaine par des forces internationales de connivence avec des hommes et des femmes du continent africain ; création des  foyers de tension, des guerres pour écouler des armes en vue de soutenir des pouvoirs politiques irrespectueux des droits humains et des principes démocratiques afin de garantir des avantages économiques, marginalisation du continent africain par la mondialisation, etc.).

Le but de notre exposé est  de contribuer à une intelligence de la récente exhortation Africae Munus sur l’engagement de l’Afrique à partir de la question de la justice, en l’occurrence de la justice divine comme horizon et modèle de la justice humaine, comme idéal qui limite toute prétention absolutiste de la justice humaine en la contraignant à un auto-dépassement.

Comme méthode de travail, nous avons privilégié une lecture personnelle d’Africae Munus sans chercher à nous mettre sous la croupe d’autorités intellectuelles, ce qui aurait pour effet de nous inféoder aux commentaires disponibles.

Notre exposé va s’articuler autour  de trois points. Nous essayerons au préalable de présenter de l’exhortation Africae Munus de manière panoramique, sa structure en mettant en exergue quelques points saillants. Puis, nous sous focaliserons sur la problématique de la justice proprement dite en présentant le Christ comme le fondement, comme celui qui révèle aux hommes une dimension insoupçonnée de la justice, une nouvelle figure de la justice qui oblige la justice humaine au dépassement. Le Christ est le fondement et le médiateur d’une justice nouvelle. En dernier ressort,  nous tenterons de faire ressortir  la nature de l’Eglise  qui se dégage de l’Exhortation ainsi que les impératifs qui s’imposent à elle.

1.       Présentation générale d’Africae munus

L’exhortation apostolique post synodale Africae munus  compte deux parties, composées elles-mêmes de cinq (5) chapitres. La première partie en compte deux (2) tandis que la deuxième en compte trois (3). Nous pouvons d’entrée de jeu  noter une tension entre les deux versets qui précèdent et ouvrent les deux parties du document[2]. Pour la première partie, le verset tiré du livre de l’Apocalypse –  « voici je fais l’univers nouveau » (Ap 21,5) –  non seulement nous enracine dans le  champ historique, oriente notre regard vers un au-delà de la contingence historique présente mais  encore nous transpose dans un univers eschatologique. L’univers nouveau dont il est question est fondamentalement le fait de l’agir de Dieu.  Ce fait divin, c’est-à-dire la nouvelle création, est source d’espérance pour le continent africain. On comprend dès lors le sens de l’invitation du pape adressée à toute l’Eglise : celle de poser sur l’Afrique un regard de foi et d’espérance (AM 5).

Si la création nouvelle est fondamentalement un fait divin, elle ne nivelle pas pour autant la coopération et la contribution de l’homme dans le champ historique, en particulier celles de l’Eglise à travers ses différents membres (évêques, prêtres, missionnaires, personnes consacrées, laïcs etc). la responsabilité de l’homme, de l’Eglise est affirmée de manière forte dans le verset qui ouvre la deuxième partie de l’exhortation : « A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun » (1Co 12,7)[3]. Nul n’a le droit au sein de la communauté chrétienne, et par extension au sein de la communauté humaine, de se dérober face à la construction du Bien commun. Chacun est appelé à apporter sa pierre de touche pour l’édification d’une communauté humaine où il fait bon vivre. La foi chrétienne, loin  d’amener les chrétiens à appliquer la politique de l’autruche ou à s’évader des réalités terrestres et temporelles, rend plus urgents l’engagement et  la participation des chrétiens dans la construction d’une Afrique fière et belle. Cette construction de l’Afrique n’est pas d’abord une exigence …. Elle est fondamentalement une exigence de la foi. Tout laisse donc croire que le chrétien n’est authentiquement chrétien que dans la mesure où il s’engage dans la construction du bien commun, finalité de la réalité politique[4]. En dehors de ce chemin, il n’est pas à proprement parler un disciple authentique du Christ. Nous aurons à revenir sur le type de rapport devant exister entre l’Eglise et la politique.

L’exhortation apostolique  post synodale Africae munus  comporte ainsi donc deux parties. La première partie  a deux chapitres.

Le premier donne le ton et révèle  ce qu’est la nature et la mission de l’Eglise : celles d’être au service de la réconciliation, de la justice et de la paix. Ce chapitre est fondamental. Le pape y développe les termes-clés de justice, de réconciliation et de paix.

Dans le deuxième  chapitre, le souverain pontife identifie quatre chantiers où doivent s’opérer  la réconciliation, la justice et la paix. Ces quatre (4) chantiers que doivent investir la réconciliation, la justice et la paix sont : (1) l’attention à la personne humaine ; (2) le vivre ensemble humain sachant que cette attention à la personne humaine doit devenir effective vis-à-vis de la famille, des personnes âgées, des enfants, etc. il interpelle directement au besoin certaines catégories sociales telles les femmes en leur signifiant qu’elles sont pour leurs Eglises locales comme leur « colonne vertébrale » et que l’Eglise compte sur elles pour créer une « écologie humaine » par l’amour et la tendresse, l’accueil et la délicatesse, et la miséricorde (AM 58-59). Le souverain pontife interpelle également les jeunes en les appelant à la vigilance et à mettre Jésus-Christ au centre de leur vie[5](3) la vision africaine de la vie, une vision holistique sachant que pour Africains : «  la vie est perçue comme une réalité qui englobe et inclut les ancêtres, les vivants et les enfants à naître, toute la création et tous les êtres : ceux qui parlent et ceux qui sont muets, ceux qui pensent et ceux qui n’ont point de pensée » (AM 69). Cette vision africaine de la vie va de la protection de la vie , du respect de la création et de l’écosystème jusqu’à intégrer les problématiques de la bonne gouvernance, des migrants, déplacés et réfugiés, ainsi que celles de la mondialisation et de l’aide internationale. (4) le dialogue et la communion entre croyants en distinguant  le dialogue œcuménique entre chrétiens et le dialogue interreligieux avec une particulière attention pour les religions traditionnelles africaines (RTA) et l’islam.

La deuxième partie, elle comporte 3 chapitres. Le premier interpelle les différents membres de l’Eglise (évêques, prêtres, missionnaires, diacres permanents, personnes consacrées, séminaristes, catéchistes, laïcs) dans leur tâche d’être au service de la réconciliation, de la justice et de la paix. Le deuxième chapitre, comme celui de la première partie, identifie les principaux champs d’apostolat de l’Eglise. Celle-ci est appelée à être le sacrement de la présence du Christ sur le continent africain, en particulier dans le monde de l’éducation, de la santé, de l’information et de la communication. Le troisième et dernier chapitre dans lequel le pape revient systématiquement sur certains points  abordés antérieurement, mais de manière diffuse est fortement christocentrique. C’est dans ce chapitre que le souverain pontife pose de manière massive la thèse fondamentale du document : ce dont l’Afrique a d’abord besoin, ce n’est ni d’or, ni d’argent, mais de rencontrer et d’accueillir le Christ, lui qui offre à l’Afrique une guérison plus efficace et profonde que toue autre  et qui lui permet, à l’instar du grabataire de la piscine de Bethesda (Jn 5,8) de se mettre debout avec dignité et d’avoir confiance en elle-même (AM 149). Les lieux de cette rencontre du Christ sont la Parole de Dieu, les sacrements en l’occurrence ceux de l’eucharistie et de la réconciliation. C’est dans ce même chapitre que le pape traite de la question de la nouvelle évangélisation à laquelle doit aussi s’atteler l’Eglise africaine. La nouvelle évangélisation est orientée vers ceux qui sont chrétiens mais qui ne vivent et ne suivent plus une conduite chrétienne (AM 160).

Le pape conclut  l’exhortation par un appel à la confiance et à se mettre debout que le Christ lance au continent africain malgré ses nombreux handicaps. De manière générale, nous pouvons dire que l’exhortation apostolique post synodale Africae munus, tel un mouvement de balancier, oscille entre l’espérance et la confiance. Celles-ci ne seraient-elles pas en définitive, le fil rouge implicite autour duquel s’articulerait toute l’exhortation ?

2.       Le Christ comme fondement, modèle de toute justice humaine.

Les trois concepts fondamentaux du synode, à savoir la réconciliation, la justice et la paix sont exprimés et agencés tel un réseau conceptuel d’intersignification. Ces trois concepts s’imbriquent et n’ont de sens que dans le jeu de leur rapport. On peut les distinguer intellectuellement et de manière abstraite mais pas les séparer. La justice partage avec la réconciliation non seulement un statut de présupposé de la paix, mais participe aussi de la nature de la paix. Ce libre jeu  d’intersignification est exprimé par le pape de la manière suivante :

« la paix des hommes qui s’obtient sans la justice est illusoire et éphémère. La justice des hommes qui ne prend pas sa source dans la réconciliation par « la vérité de l’amour » (Ep 4,15) demeure inachevée ; elle n’est pas authentiquement justice. C’est l’amour de la vérité, – « la vérité toute entière » à laquelle l’Esprit peut nous conduire ( Jn 16, 13) –  qui trace le chemin que toute justice humaine doit emprunter pour aboutir à la restauration des liens de fraternité dans la «  famille humaine, communauté de paix », réconciliée avec Dieu par le Christ. La justice humaine n’est pas désincarnée. Elle s’ancre nécessairement dans la cohérence humaine. Une charité qui ne respecte pas la justice et le droit de tous, est erronée. » (AM 18).

Il nous faut ici faire remarquer que ce réseau conceptuel ne se suffit pas à lui-même. Il pointe vers un au-delà de lui-même au sens où il s’enrichit d’autres harmoniques conceptuelles à savoir : la vérité, l’amour. La justice, elle, vécue dans toutes les dimensions de la vie privée et publique, économique et sociale,  nous dit le pape, a besoin d’être soutenue par la subsidiarité, la solidarité et animée par la charité (AM 24). Cette dernière, la charité, l’amour-agapê animant de l’intérieur la justice, va plus loin que le minimum que requiert la justice distributive consistant à donner à chacun son bien propre. Le Christ dans la rencontre avec Zachée le collecteur d’impôts apparaît comme celui qui dépasse le légalisme de l’amour de la justice des hommes pour nous faire entrer dans la justice de l’amour, dans le régime de la miséricorde et du pardon. La miséricorde et le pardon  ne sont pas accordés en proportion de la situation pécamineuse de l’être humain. Ils sont accordés sans mesure. La justice de l’amour s’ouvre à l’extrême au point de faire passer en soi la malédiction due aux humains pour que ceux-ci en échange reçoivent la bénédiction. Le Christ, par sa passion, sa mort et sa résurrection, donne sa vie pour que nous ayons la vie en abondance. Il ne fait pas que restituer aux humains ce qui leur est dû. Il donne tout au contraire ce qui lui est propre, c’est-à-dire sa vie, pour que nous ayons la vie. C’est donc lui le Christ qui est l’unique modèle qui nous fait entrer dans la dynamique de l’amour-agapê. Le pape peut alors dire :

« La justice divine offre à la justice humaine, toujours limitée et imparfaite, l’horizon vers lequel elle doit tendre pour s’accomplir. Elle nous fait prendre conscience en outre,  de notre propre indigence, de l’exigence du pardon et de l’amitié de Dieu. Ce que nous vivons dans les sacrements de la Pénitence et de l’Eucharistie qui découlent de l’action du Christ. Cette action nous  introduit dans une justice où nous recevons bien plus que nous n’étions en droit d’attendre car, dans le Christ, la charité est le résumé de la Loi (Rm 13, 8-10). Par le Christ, unique modèle, le juste est invité à entrer dans l’ordre de l’amour-agapê » (AM 25).

Dans cet amour-agapê,  par le don total de sa vie, le Christ ne propose pas, continue le pape, une révolution de type social ou politique, mais une révolution de l’amour se fondant sur les Béatitudes. Il offre ainsi à la justice humaine un nouvel horizon. Ces béatitudes ont pour logique l’option préférentielle pour les pauvres dont les nouvelles figures en Afrique sont le malade du SIDA, de la tuberculose ou du paludisme, le migrant méprisé, le refugié ou le déplacé. La logique des béatitudes renverse l’échelle des valeurs humaines pour élever les pauvres. Dans la construction de la justice politique, sociale ou administrative, l’apport spécifique de l’Eglise  est d’enseigner cette logique des Béatitudes. Cela nous amène à réfléchir sur la nature et la mission de l’Eglise.

3.       Nature et mission de l’Eglise

Le titre de l’exhortation définit d’entrée de jeu la nature, l’identité et la mission de l’Eglise en Afrique. Celles-ci consistent à être au « service » de la réconciliation, de la justice et de la paix. Le concept de service, la diachonie est le concept-clé. L’Eglise est essentiellement diachonique. Elle n’a pas sa finalité en elle-même. Elle est ontologiquement ordonnée au Royaume de Dieu dont elle est le germe. Cet ordonnancement de l’Eglise au Royaume passe pour l’Eglise africaine par l’engagement pour la réconciliation, la justice et la paix, qui somme toute, sont des valeurs eschatologiques dont la plénitude se réalisera dans le Royaume.

Je voudrais, à partir de l’Exhortation, tirer trois missions  précises qui s’imposent à l’Eglise africaine, à savoir : une mission évangélisatrice, une mission éducatrice et une mission prophétique.

3.1.  La mission évangélisatrice

La mission de l’Eglise est de montrer fondamentalement le Christ comme le paradigme de la justice. Cette mission coïncide avec sa mission évangélisatrice. Elle est, nous dit le pape, une de ses tâches essentielles de la mission de l’Eglise. Cette évangélisation « consiste essentiellement à rendre témoignage au Christ dans la puissance de l’Esprit par la vie , puis par la parole, dans un esprit d’ouverture aux autres, de respect et de dialogue avec eux, en s’en tenant aux valeurs de l’Evangile » (AM 163) sachant que  « Le cœur de  toute activité évangélisatrice est l’annonce de la personne de Jésus, le Verbe de Dieu incarné (Jn1, 14), mort et ressuscité, pour toujours présent  dans la communauté des fidèles, dans son Eglise (Mt28, 20). » (AM 160). Les Eglises d’Afrique sont appelés à  porter le message de l’Evangile au cœur des sociétés africaines (AM 15). Elles doivent rendre témoignage au Christ en permettant aux Africains de le rencontrer et de l’accueillir. Cette mission évangélisatrice oblige l’Eglise  d’Afrique à être le sacrement du Christ sur le continent africain, le signe de sa présence, une présence non pas passive, mais active. Le pape identifie de manière spécifique ces lieux de présence où  d’apostolat de l’Eglise africaine à savoir le monde de l’éducation, de la santé, de l’information et de la communication. Ecoutons le pape en ce qui concerne la nécessaire présence et l’inhabitation évangélisatrice de l’ Eglise dans le monde de l’information et de la communication eu égard à l’ambivalence de leur caractère :

« Nous savons tous que les nouvelles technologies de l’information peuvent devenir de puissants instruments de cohésion et de paix ou bien des promoteurs efficaces de destruction et de division. Ils peuvent servir ou desservir sur le plan moral, propager le vrai comme le faux, proposer le laid comme le beau. La masse de nouvelles ou de contre nouvelles, ainsi que celle d’image, peut être intéressante tout comme elle peut conduire à une forte manipulation. L’information peut très facilement devenir  de la désinformation, et la formation de la déformation. Les médias peuvent promouvoir une humanisation authentique, mais ils peuvent tout autant entraîner une déshumanisation. […] l’Eglise doit être  davantage présente dans les médias afin d’en faire non seulement un instrument de diffusion de l’Evangile mais aussi un outil pour la formation des peuples africains à la réconciliation dans la vérité, à la promotion  de la justice et de la paix » (AM 143 ; 145).

A la lumière de cette mission essentiellement évangélisatrice de l’Eglise, le pape pose une conséquence négative : la construction d’un ordre social juste ne relève pas directement de la compétence de l’Eglise, mais du politique. L’Eglise n’a pas à s’engager directement en politique. Elle ne doit pas non plus se replier et s’évader dans des théories théologiques et spirituelles au risque de manquer à sa responsabilité historique[6].  Dans la même optique de cette négative pour l’Eglise, le pape interpelle les prêtres et les met en garde contre la tentation de se transformer en guides politiques et en agents sociaux. Une telle entreprise serait une trahison de leur mission sacerdotale et desservirait la société qui attend des prêtres des paroles et des gestes prophétiques. Le saint Père fait recours à ce que disait naguère Saint Cyprien : « ceux qui ont l’honneur du divin sacerdoce […] ne doivent prêter leur ministère qu’au sacrifice et à l’autel, et ne vaquer qu’à la prière » (AM 108).

Si la création d’un ordre social juste ne relève pas directement de la compétence de l’Eglise, cette dernière peut de manière indirecte et médiate y contribuer par l’éveil de la conscience des hommes et par la dénonciation de toute forme d’injustice.

3.2.  La mission d’éveil de la conscience et de vérité

Il faut distinguer le rôle des pasteurs et celui des laïcs. S’il est défendu aux premiers de s’engager directement en politique en devenant des guides politique ou des agents sociaux comme c’est le cas pour les prêtres, en revanche, les  fidèles laïcs vivant dans le monde peuvent , eux, s’engager, au nom de leur foi, en politique pour la construction d’un ordre social juste ; la réalité politique étant le cadre et le lieu où les  grandes décisions présidant aux destinées des peuples et des nations sont prises. La tâche de l’Eglise en Afrique dans ce contexte : « consiste à former des consciences droites et réceptives aux exigences de la justice pour que grandissent des hommes et des hommes soucieux et capables de réaliser cet ordre social juste par leur conduite responsable .» (AM 22). Dans cette mission d’éveil de la conscience, l’Eglise est appelée à se modéliser sur le Christ, lui qui n’a pas proposé une révolution politique ou sociale, mais celle de l’amour. A l’Eglise s’impose, tel un impératif, une mission de vérité à remplir. L’enseignement de sa doctrine sociale participe de cette mission de vérité, d’éducation et d’éveil des consciences. Cet éveil de la conscience des populations  par l’Eglise passe par différents organes entre autres le monde de l’éducation, de l’information et de la communication, les différentes commissions Justice et paix. Ecoutons le pape à propos de ces dernières :

« Grâce aux différentes commissions Justice et paix, l’Eglise s’est engagée dans la formation civique des citoyens et dans l’accompagnement du processus électoral en différents pays. Elle contribue ainsi à l’éducation de populations et à l’éveil de leur conscience et de leur responsabilité civique. Ce rôle éducatif particulier  est apprécié par un grand nombre de pays qui reconnaissent l’Eglise  comme un artisan de paix, un agent de réconciliation, et un héraut  de la justice.» (AM 23).

Mais par-dessus tout, dans cette mission d’éveil de la conscience, cette mission d’éducation et de vérité, l’Eglise doit sauvegarder la transcendance humaine en combattant toute anthropologie immanentiste qui chercherait à confiner et à réduire l’homme au politique. En annonçant le Christ, Elle est appelée à éduquer le monde au sens religieux. Face aux vérités contingentes, elle doit éduquer les hommes à rechercher la vérité suprême, sachant que les hommes ne peuvent trouver des solutions justes à leurs problèmes qu’à la lumière de cette vérité  suprême qui répond à leurs interrogations et à la question de leur identité.  L’anthropologie théologique de St Iréné de Lyon selon laquelle « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, la vision de Dieu », est très lumineuse à ce propos.

3.3. La mission prophétique

La mission prophétique de l’Eglise consiste essentiellement à se rendre solidaire des souffrances des peuples africains, à faire entendre les voix de ceux qui n’ont plus de voix et à dénoncer toute forme d’injustices dont sont victimes les populations africaines. L’Eglise est appelée à devenir une sentinelle de la réalité africaine. Son intelligence de la foi  doit aboutir à l’intelligence de la réalité et l’investir de manière critique ;

« A cause du Christ et par fidélité  à sa leçon de vie, – nous dit le pape, – elle (l’Eglise) se sent poussée à être présente  là où l’humanité connaît la souffrance et à se faire l’écho du cri silencieux des innocents persécutés, ou des peuples dont les gouvernants hypothèquent le présent et l’avenir au nom d’intérêts personnels. Par sa capacité  à reconnaître le visage du Christ dans celui de l’enfant, du malade, du souffrant ou du nécessiteux, l’Eglise contribue à forger lentement mais sûrement  l’Afrique nouvelle. Dans son rôle prophétique, chaque fois que les peuples crient vers elle : « veilleur, où en est la nuit ? » (Is 21, 11), l’Eglise désire être prête à rendre raison de l’espérance qu’elle porte  en elle (1P 3, 15) car une aube nouvelle pointe à l’horizon (Ap 22, 15). Seul le refus de la déshumanisation de l’homme, et de la compromission – par crainte de l’épreuve et ou du martyre – servira, la cause de l’Evangile de vérité.» (AM 30).

Cette dénonciation d’injustices concerne la réalité sociale, économique, politique, écologique, l’aide internationale. Elle s’étend jusqu’au respect de la dignité des prisonniers. Sur le plan social, la confiscation des biens  de la terre par une minorité  vivant dans une opulence insultante au détriment des peuples entiers croupissant dans la misère et la pauvreté doit être considérée comme immorale et inacceptable. Elle doit faire objet de dénonciation de la part des fidèles du Christ. Dieu a doté le continent africain d’importantes ressources naturelles, nous dit le pape. La pauvreté des populations du continent, victimes d’exploitation et de malversations financières tant locales qu’étrangères est intolérable.  Le pape invite tous les membres de l’Eglise à œuvrer et à plaider pour une économie soucieuse des pauvres et opposée à un ordre injuste. Pour le souverain pontife, l’Eglise doit dénoncer tout ordre injuste qui empêcherait la consolidation des économies africaines ou qui empêcherait celles-ci de se développer selon leurs caractéristiques culturelles propres. L’Eglise doit œuvrer pour  que les différents peuples d’Afrique deviennent eux-mêmes le sujets et les artisans principaux de leur progrès économique et social (AM 79).

                Dans la même optique, le pape condamne les exploitations qui polluent l’environnement et les atteintes à la nature, aux forêts, à la flore et à la faune. Ces atteintes provoquent  la désertification, menacent tout l’écosystème et la survie de l’humanité. Face à ces situations, la mission de l’Eglise, nous dit le pape, doit consister à encourager les gouvernants à protéger les biens fondamentaux que sont l’eau et la terre, indispensables  non seulement pour la vie humaine  des générations présentes et futures mais encore pour la paix entre les populations. Il est impérieux que l’Eglise suscite au sein de la société une culture soucieuse et ordonnée à la primauté du droit. Il lui incombe d’interpeller les décideurs politiques et économiques qui se disent détenteurs de droit et qui ont la prétention de ne rien devoir à personne en leur signifiant que les droits supposent des devoirs auxquels cas on verserait dans l’arbitraire (AM 82).

La mission prophétique de l’Eglise s’élargit aussi à tous ceux qui sont victimes de la criminalité tant vis-à-vis des victimes qui ont droit à la justice et à la vérité qu’à l’endroit des forfaitaires et prisonniers qui restent des personnes humaines méritant d’être traitées avec respect et dignité. L’Eglise d’Afrique est appelée à devenir la voix des sans-voix, à s’investir pour défendre toutes les personnes, en particulier les migrants, les déplacés et les refugiés en quête d’une oasis de paix. l’Eglise doit dénoncer les maltraitances qui constituent leur lot quotidien : réactions d’intolérance, de xénophobie et de racisme, travaux illégaux mal rémunérés, humiliants et dégradants, etc.

Conclusion :

L’exhortation apostolique Africae Munus est en définitive un véritable cahier de charges programmatique pour l’Eglise en Afrique.  Nous y retrouvons les  grandes catégories de la Doctrine Sociale de l’Eglise : réconciliation, justice, paix, subsidiarité, solidarité, etc.  Africae munus, c’est la Doctrine Sociale de l’Eglise appliquée à la situation du continent africain. Dans cette exhortation, le pape n’a fait que définir les grands axes de la mission de l’Eglise en Afrique. A chaque Eglise particulière vivant dans des contextes socio-économiques, culturels et politiques particuliers de traduire concrètement ces axes en lignes d’actions.

Quelques points de réflexion :

  1. Les chrétiens, toute confession confondue, représentent en RCA 81% de la population. Comment peuvent-ils investir la réalité politique pour contribuer à la construction d’un ordre social juste ?
  2. La justice africaine traditionnelle consiste à harmoniser  et réconcilier les protagonistes d’une crise. Comment une telle valeur traditionnelle peut-elle être subsumer dans une justice d’Etat.
  3. La réconciliation et la justice passent par l’identification  des auteurs de crimes. Les victimes d’injustice ont droit à la justice et à la vérité. Comment  mettre fin au régime de l’impunité notoire dans notre pays ?
  4. L’amnistie accordée aux auteurs de crimes est un moyen pour pacifier les mémoires et les situations de crises. Ne constitue-t-elle pas une entorse à la justice ? Ne sacrifie-t-on pas par là la justice sur l’autel de la « paix » et du consensus politique ?

 

 

 

Abbé Cédric KONGBO-GBASSINGA


[1]Conférence donnée par l’Abbé Cédric KONGBO-GBASSINGA le 06 juin 2012 lors des assises nationales de la commission justice  et paix, augmentée et présentée aux prêtres dans le cadre de la solidarité sacerdotale des prêtres de l’Archidiocèse de Bangui le 11 juin 2012 en la paroisse Sainte Trinité des Castors.

[2] C’est nous qui interprétons personnellement cette tension entre les deux versets dont les contenus insistent sur la complémentarité des deux actions divine et humaine.

[3] Les deux versets mis en présence  reflètent en réalité la théologie chrétienne de la création.  Dieu en tant que Créateur  de toute chose – premier moteur non mû au sens aristotélicien du terme – n’abolit pas la consistance des puissances secondes. Celles-ci au contraire, puissances secondes comprises comme créatures, n’ont de consistance que dans la mesure où elles sont portées par le premier moteur et participent de son être. Si les créatures disposent d’une consistance propre  et d’une loi interne légitime de fonctionnement telles que voulues par le Créateur, cette consistance et cette légitime autonomie de fonctionnement sont relatives, jamais absolues.

[4] Je me permets ici de rappeler cet avertissement du concile Vatican II quant à la tentation pour les chrétiens de se détourner de la construction de la réalité politique sous prétexte que leur patrie véritable serait le ciel ou de considérer les tâches terrestres comme étrangères à leur foi : « Ils s’éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n’avons point ici-bas de cité permanente mais que nous marchons vers la cité future, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant. Mais  ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse. […] Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d’un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps. […].  Que l’on ne crée donc pas d’opposition artificielle entre les activités professionnelles et sociales d’une part, la vie religieuse d’autre part. En manquant à ses obligations terrestres, le chrétien manque à ses obligations envers le prochain, bien plus envers, envers Dieu lui-même, et il met en danger son salut éternel .» (GS 43).

[5] « Chers jeunes, des sollicitations de toutes sortes : idéologies, sectes, argent, drogue, sexe facile, violences…, peuvent vous tenter. Soyez vigilants : ceux qui vous font ces propositions veulent détruire votre futur ! en dépit des difficultés, ne vous laissez pas décourager  et ne renoncer pas à vos idéaux, à vos idéaux, à votre application et à votre assiduité dans la formation humaine, intellectuelle et spirituelle ! Pour acquérir le discernement, la force nécessaire et la liberté  de résister à ces pressions, je vous encourage à mettre Jésus-Christ au centre de toute votre vie par la prière, mais aussi par l’étude des Saintes Ecritures, la pratique des sacrements, la formation à la Doctrine sociale de l’Eglise, ainsi que par votre participation active  et enthousiaste au x rassemblements et aux mouvements ecclésiaux » (AM 63).

[6] Cette affirmation du pape à savoir que l’Eglise ne doit pas s’engager de manière directe et immédiate en politique renvoie à sa première encyclique Deus Caritas est. il y affirmait que «  L’Eglise ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’Etat. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer. La société juste ne peut être l’œuvre de l’Eglise, mais elle doit être réalisée par le politique. Toutefois l’engagement pour la justice, travaillant à l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux exigences du bien, intéresse profondément l’Eglise » Deus Caritas est n°28.

À propos de peredieub

Prêtre de l'Eglise Catholique Romaine depuis le 27 septembre 2009, je travaille actuellement comme vicaire à la Cathédrale Notre Dame de l'Immaculée Conception de Bangui en République Centrafricaine, Aumônier de la Jeunesse Etudiante Chrétienne (JEC) et aumônier du Sanctuaire Marial de Ngukomba.

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